lundi 9 mars 2020

Hotspot: Eros, Sappho, Abandon



Si vous décomposez la Grèce, à la fin vous verrez qu’il vous reste un olivier, une vigne et un bateau. Ce qui veut dire qu’avec le double, on la refait. 

Odysseas Elytis


 
προσφυγικό κέντρο Μόριας

En Europe, un hotspot est une approche européenne visant à améliorer le procédé servant à identifier, enregistrer et prendre les empreintes digitales des migrants arrivant.
Parmi les pays où se trouvent des hotspots figurent l'Italie  et la Grèce.
 
Le tout premier hotspot a été fondé en mars 2013, à Fylakio au nord de la Grèce aux abords de la frontière Turque.


 Un second a été établi en septembre 2015, il se situe sur l'île de Lesbos.



Comme langue on m’a donné de parler grec

elle est mon humble maison sur les plages sablonneuses d’Homère

mon seul souci est de mettre ma langue dans les plages sablonneuses d’Homère

la dorade et la perche

les verbes battus par les vents

avec le vert des courants céruléen

tout ce que j’ai vu flamboyant dans mes entrailles

éponges, méduses

avec les premiers mots de la Sirène

coquillages rose foncé avec leurs premiers noirs 
frissons. (Axion Esti)


 
C'est le camp de Morya - grec moderne: προσφυγικό κέντρο Μόριας-  près de Mytilène  qui est entouré de barbelés.

Ouvert en 2013 sur une ancienne base militaire, la capacité du centre est au départ de 150 places dans le but d'y accueillir des réfugiés pour une ou deux nuits, avant d'être transférés à Athènes.

En janvier 2017, 4067 réfugiés étaient détenus dans le camp de Mória d'après les chiffres de l'ONG Save The Children encore active sur place.

Les conditions de vie sur le camp dénoncées par le HCR (Haut commissariat de l'ONU aux réfugiés) et les ONG sont d'autant plus alarmantes que le camp de Mória est interdit à la presse depuis les accords signés avec la Turquie en mars 2016.

Il permet de discriminer les réfugiés syriens, qui ont le droit d'être réfugié, des autres étrangers, qui sont relégués dans des zones d’immondices.








 

En Janvier 2020, ce nombre a dépassé la barre des 20 000 réfugiés. L’immense majorité d’entre eux n’ont pas accès aux infrastructures à l’intérieur du camp et son contraints de s’établir sous tentes de fortune dans l’Oliveraie, rebaptisée la “Jungle” de Moria.

Une jungle de tentes, de détritus et de boue grossit tout autour, où près d’une personne sur deux (42%) est un enfant.








De la mer Egée (Orientations 1939)


La Mer fait glisser ses baisers sur le sable caressé – Éros
la mouette offre à l’horizon

sa liberté bleue


Viennent les vagues écumantes

questionnant sans trêve l’oreille des coquillages

Qui a pris la jeune fille blonde et bronzée ? 


la brise de la mer avec son souffle transparent

fait pencher la voile du rêve


Tout au loin

Éros murmure sa promesse – Mer qui glisse. 

Odysseus Elytis


A 8 ans, certains enfants du camp de Moria remettent des couches, ne parlent plus, ne jouent plus et évitent de regarder les autres. 
D’autres refusent d’ouvrir les yeux le matin et restent dans un coin de la tente toute la journée. A Moria, il n’y a pas d’endroit pour jouer, pas d’endroit pour les enfants, pas d’école. 
Beaucoup de parents culpabilisent et se désespèrent. Pour les médecins et psychologues de MSF, il y a l’impression permanente de ne jamais pouvoir faire assez.

"Chaque jour, des parents désespérés nous amènent des enfants de moins de 10 ans qui s’arrachent les cheveux, se frappent, se jettent la tête contre les murs, se scarifient. Ce sont des enfants qui ne veulent plus vivre, des enfants qui n’ont plus d’espoir. Il faut les sortir d’ici. Pas aujourd’hui, ni demain, mais tout de suite. "           Angela Metaldi, pédo-psychologue pour MSF à Moria


Les plus mal lotis sont encore les mineurs non accompagnés. Pour eux, une ONG grecque, Metadrassi, tente de les protéger mais avec trop peu de moyens. 5 tuteurs et éducateurs spécialisés protègent 40 enfants chacun. `
Soit 200 enfants pris en charge sur les 1 060 que compte officiellement le camp.

"C’est absurde, nous sommes obligés de choisir les enfants que nous allons protéger. Souvent, ce sont les plus vulnérables, les filles ou les enfants déjà victimes de trafic sexuel, les moins de 15 ans et aussi ceux qui ont de la famille en Europe afin d’obtenir la réunification familiale. Mais on est loin du compte. Beaucoup d’enfants sont abandonnés dans ce camp de l’enfer.  "            Sevi Saridaki, tutrice et éducatrice spécialisée au sein de l’ONG Metadrasi

"Il faut reprendre la relocalisation des personnes à travers l’Europe (stoppées en 2017 ndlr). Evacuer en priorité vers des centres spécialisés ailleurs en Europe, en France par exemple, tous les enfants non accompagnés. Il y en a 5 500 en Grèce. Pour chaque pays de l’UE, cela  demande de prendre en charge 200 enfants ! Est-ce si compliqué ?"            
Laura Pappa, directrice de l’ONG grecque Metadrasi 




Érotas

1

Éros

l’archipel

et la proue de l’écume

et les mouettes de leurs rêves

Hissé sur le plus haut mat

le marin fait flotter un chant

Éros

son chant

et les horizons de ses voyages

et l’écho de sa nostalgie

sur le rocher le plus mouillé la fiancée

attend un bateau

Éros

son bateau

Et la douce nonchalance de son vent d’été

et le grand foc de son espoir

sur la plus légère ondulation une île se berce

le retour. 

Odysseus Elytis 
De la mer Egée (Orientations 1939)




Et tout en faisant ce post, je me disais, c'est facile, mélanger ainsi poèmes et horreur, mais comment faire? Comme dire ce qu'on n'a pas envie d'entendre, donner lire ce qu'on n'a pas envie de savoir?
 

Qu'ils sont là, juste à côté de nous, que nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas, que demain nous aurons des comptes à rendre sur notre inhumanité...
 

Que la Grèce est belle, et généreuse, il faut la montrer ; c'est la poésie et le don, et nous l'avons transformée en camp, en laideur en souffrances...


Que nous ne pouvons pas les critiquer, ces habitants de Lesbos, qui après avoir accueilli, aidé, soutenu les arrivants, refusent maintenant de voir leurs oliviers arrachés, leur mer souillée, leur île vide de visiteurs...Refusent de vivre, eux, jour et nuit, du matin au soir, auprès de toute cette souffrance...comment vit-on en voyant sous ces yeux des enfants mourir de froid?  Comment vit-on en entendant la plainte et la colère...En sachant qu'on ne peut rien, qu'il n'y aura pas d'aide- si, pardon, l'Europe a proposé de l'argent...de l'argent !  
  
Nous, Européens, nous les maltraitons tous, Grecs, et  Afghans, Maliens, Marocains, Palestiniens, Somaliens, Nigériens, Bengalis, Lybiens ; habitants de Lesbos et de Kos, de Samos, de Leros...tous ces noms de rêve, ces îles de vacances...

Nous les avons abandonnés dans un face à face injuste pour tous et insoutenable.




Dauphins, étendards et canonnades.
La mer si amère quelquefois à ton âme
soulevait les bateaux colorés et brillants
elle les berçait, elle les agitait, toute mauve avec des ailes blanches,
si amère quelquefois à ton âme
maintenant pleine de couleurs dans le soleil 
George Seferis,


ποικιλόθρον' ἀθανάτ' Αφρόδιτα,
παῖ Δίος δολόπλοκε, λίσσομαί σε,
μή μ' ἄσαισι μηδ' ὀνίαισι δάμνα,
πότνια, θῦμον,

Toi dont le trône étincelle, ô immortelle Aphrodite, fille de Zeus, ourdisseuse de trames, je t'implore : ne laisse pas, ô souveraine, dégoûts ou chagrins affliger mon âme...
 

Début de l'Ode à Aphrodite Sappho VIe siècle av. J.-C.

Articles et illustrations:
Wikipedia: hotspot, camp de Moria; France Culture: des milliers d'enfants pris au piège; le Monde; Medecins sans Frontières: https://www.msf.fr/communiques-presse/a-lesbos-les-autorites-grecques-refusent-de-soigner-des-enfants-gravement-malades.
oliviers-centenaires; inthenationalherald; liberation; grecevacances.



jeudi 5 mars 2020

Juste nous...


Ryokan: un prunier tout fleuri...

Dans le jardin
juste nous:
un prunier
tout fleuri
et un vieil homme 
tout vieux



Je suis allé 
jusqu'à ce village 
pour admirer les pruniers en fleurs-
mais j'ai oublié
et j'ai passé la journée
à regarder les fleurs
le long de la rivière...







Ryokan
Between the Floating Mist 

Trad. Lulena

mercredi 19 février 2020

Eh ! vous, demandez le chemin...




Demandez le chemin...


Vous les crétins qui demandez ce qu'est bouddha.

Interrogez plutôt sur ce qu'est chaque être vivant.


Interrogez sur chaque chose vivante.


Quand vous avez faim
 
interrogez sur la nourriture.


Interrogez la lumière de la lune sur le chemin.


Trouvez un port où les citronniers sont en fleurs
 
- où les citronniers sont en fleurs.


Interrogez sur les endroits pour boire dans ce port.


Demandez et demandez jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à demander.


Ko Un




vendredi 7 février 2020

Apaiser la soif...?


Le cœur apaisé

Il est encore tôt, et le petit matin est frisquet, mais déjà cette journée s'annonce claire et lumineuse. Partie pour traverser la cour à toute allure afin de rassembler tout ce qu'il faut pour un grand nettoyage, j'hésite : pourquoi courir ? Ces premiers chuchotements du printemps, ces matins suspendus entre givre et soleil, ce moment où toute la nature frémit d'impatience après un long hiver.




Je regarde autour de moi : les neiges tardives ont retardé les floraisons, mais les taches rouges et jaunes des tulipes égaient encore les murs de pierre ; les petites pensées, qui ne craignent ni le froid ni la neige, sont éparpillées dans tout le jardin, et le forsythia éclate . Plus loin, le prunus, au bord du chemin, enveloppe d'un voile rose les troncs des vieux cerisiers. Déjà les prés reverdissent, et bientôt ils se couvriront de fleurs. Je reste là, assise, tranquille, absorbant la beauté et le calme qui m'entourent.

Lorsque j'étais jeune, je voulais que ma vie soit pleine – pleine d'émotions, de sensations, de voyages, d'expériences... Je regardais avec horreur les vieilles personnes – de l'âge de mes parents ! – et il me semblait que leurs vies étaient ternes, ennuyeuses et mornes. 

Et je me jurais, que jamais, jamais, je ne vivrai comme eux. Je voulais que chaque jour apporte une aventure, de l'espoir, un changement, ou même du chagrin, mais quelque chose. Je frissonnai à la chanson de Jacques Brel avec sa pendule dans le salon; je détestais tout ce qui ressemblait à une habitude. Il me semblait qu'il n'y avait pas d'autre choix dans la vie qu'entre ces deux chemins. 

 
Et puis, je suis entrée dans un monastère au Japon : horaires stricts, journées identiques et longues heures de méditation. Et il me semble que le premier mot que j'y ai appris- avec réticence, d'abord, et difficultés- est : apaisement. 

Un calme qui apaise la soif : soif de mouvement, soif d'objets, soif d'amour, soif de se sentir exister, soifs...L'apaisement est comme une eau fraîche qui traverse notre corps et notre cœur. J'y ai appris que calme n'est pas synonyme d'ennui, mais de joie profonde; qu'il y a un autre espace pour nos jours que je n'avais jamais imaginé ; une autre façon de vivre, qui n'était ni dans l'agitation ni dans l'inertie. 

 

Mais d'abord cela fait peur : nous avons l'impression que si nous arrêtons de nous agiter, d'essayer d'attraper tout ce qui nous fait envie, si nous essayons de nous poser, nous allons devenir aveugles et sourds, insensibles, perdant ainsi toutes les joies de la vie. 

Et nous aimons cette soif insatiable qui est en même temps aiguillon et souffrance. Nous cherchons à l'extérieur ce qui ne peut que venir de l'intérieur. Nous voulons cette « sérénité » dont on nous parle, mais sans rien perdre de nos émotions ! Nous voulons la paix, mais avec quand même un bon peu de mouvements et de bruits autour! En fait, nous voulons ceci, et encore cela, et tout que nous voyons par-dessus le marché...



Un cœur apaisé ne craint plus le silence car il bat au rythme de l'univers ; dans ce silence nous pouvons tout entendre : le bruissement du vent, le craquements des pierres, les battements de notre cœur, les joies et les peines de ceux qui nous entourent ; un cœur clair nous permet de voir la beauté du monde et des êtres, la lumière de chaque visage ; un cœur pur nous fait vivre dans la limpidité de chaque matin.




Le soleil emplit la cour à présent et fait scintiller de minuscules gouttes de rosée sur les fleurs du prunier ; une araignée tire un fil transparent entre deux bourgeons ; tout ébouriffé, un oiseau s'éloigne du nid.

 La cloche sonne ; le son en est tout doré.
La journée sera longue et belle.

La Vie les Essentiels. Lulena
























La fin d'un blog

     Impermanence et changement...    pas facile parfois... la fin de ce blog depuis avril 2012, pour moi, un espace de liberté, un espace d...